L’économie du numérique

L’émergence du numérique dans ce que certains appellent déjà la 4ème révolution industrielle, c’est-à-dire celle des technologies de l’information et de l’intelligence artificielle va bouleverser l’humanité et tout particulièrement l’économie. Cette nouvelle révolution a débuté vers les années 2000, avec l’arrivée des nouvelles technologies NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives). En effet, l’apparition d’internet a changé la donne en laissant apparaitre une économie dite « collaborative », symbolisée par les désormais célèbres « GAFA » (Google, Apple, Facebook et Amazon).

En effet, cette évolution actuellement engagée va générer d’importantes mutations. De nombreux emplois vont évoluer ou disparaître, créant ainsi un chômage persistant à long terme. D’autres métiers, par contre, commencent à émerger, nous incitant à se poser la question de savoir si nous sommes dans une dynamique de destruction-créatrice tel que l’économiste Joseph Schumpeter l’avait assuré dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie, publié en 1942 aux États-Unis ou à terme dans une logique destructrice remplaçant l’homme par les robots.

Début 2010, le Washington Post a révélé qu’aucun nouvel emploi n’avait été créé aux Etats-Unis durant la 1èredécennie du 21ème siècle. Cela ne s’était pas vu depuis la grande dépression des années 1930. De plus, l’inégalité des revenus a aujourd’hui atteint un niveau sans précédent depuis 1929.

Ce chômage de masse, ces nouvelles technologies et l’aspiration des actifs à plus d’autonomie modifient profondément le rapport au travail et impactent le fonctionnement des entreprises, en faisant émerger de nouveaux types d’emploi. C’est ainsi que l’auto-entreprenariat, le portage salarial, les groupements d’employeurs, les espaces de coworking vont modifier de plus en plus le travail et ses conditions d’exercice. Par exemple, la transformation digitale implique nécessairement un changement d’organisation : les structures pyramidales ne sont plus adaptées entraînant la nécessité de diminuer les couches managériales.

La robotique, l’intelligence artificielle et toutes les formes d’automatisation du travail commencent à saper les fondements de l’économie traditionnelle jusqu’à précariser les classes moyennes. Les salariés du tertiaire et du secteur manufacturier, cadres, journalistes, enseignants, employés de banque et des assurances…, tous risquent à terme d’être remplacés par des machines et des logiciels intelligents. Les conséquences les plus visibles en seront bien sûr le chômage de masse, l’augmentation des inégalités et l’implosion de l’économie de consommation. Dans ce contexte, comment vont résister nos systèmes de protection sociale ? Nos métiers traditionnels face à une concurrence légitime mais souvent déloyale que leur oppose souvent la logique nouvelle des réseaux ? Comment résoudre des conflits qui surviennent déjà comme chez Uber, Airbnb… ?

Comment « recycler » les chômeurs victimes de ces évolutions ? Comme l’avait déjà déclaré, en 1962, en précurseur, le Président des Etats-Unis John F. Kennedy, « il n’y a pas de solution magique ». Un droit à la formation permanente avec reconversion professionnelle est une des solutions envisageables. Elle passe par des mesures plus contraignantes pour diriger ces chômeurs vers des secteurs qui embauchent et une plus grande mobilité.

Aujourd’hui, pour les travailleurs qui conservent un emploi, le rapport au travail change avec ces nouveaux « jobs » qui peuvent s’exercer en entreprise ou en indépendant. Le « flexible working » qui permet de travailler à distance, sans procédure administrative, fait éclater le traditionnel droit du travail français. On voit, par ailleurs, se développer une communauté de travailleurs indépendants dont certains sont salariés d’une coopérative d’activités et d’emplois. Cette structure économique et solidaire regroupe plusieurs entrepreneurs ou intervient en portage salarial. Cela permet au travailleur indépendant disposant d’une clientèle de se faire porter par une entreprise qui lui gère son administratif, le salarie, sans lien de subordination avec son ou ses clients.

Quant à ceux qui utilisent le statut d’auto-entrepreneur, créé dans le cadre de la loi de 2008, ils se trouvent dans différentes situations. Il y a les travailleurs indépendants dans le sens strict du terme et ceux qui comme les retraités ou les salariés à temps partiels veulent compléter leurs ressources.

Paradoxalement, les plateformes numériques comme dans le transport de personnes (VTC) et la livraison de repas rendent dépendants des travailleurs indépendants en remettant en cause leurs droits sociaux et particulièrement leurs liens de subordination.

Dans ce contexte, le gouvernement français a prévu dans son Grand Plan d’Investissement Industriel (GPI) de 57 Mds€ une enveloppe de 15 Mds€ pour « édifier une société de compétence » et « investir massivement dans les compétences des français ». Par ailleurs, 9 Mds € sont inscrits pour « construire l’Etat de l’âge du numérique », les administrations et les services de santé devant en être les bénéficiaires. Il faut reconnaître que jusqu’ici la propagation du numérique n’a pas abouti à une réduction significative des effectifs et des coûts d’exploitation dans la fonction publique. Il y a là encore beaucoup d’effort à faire.

Dans la sphère privée, le numérique a détruit plus d’emplois qu’il n’en a créé. La réduction des coûts qu’il est censé engendrer est une clé de son succès.

Face à l’ampleur de ces innovations enthousiasmantes mais parfois effrayantes, les pouvoirs publics devront mettre en place des solutions qui poseront des limites aux excès engendrés par cette révolution technologique. Cependant, une régulation ne pourra, pour être efficace, se faire qu’au niveau européen d’abord et mondial ensuite.

José GIANNI